Guerre et Paix de Tolstoï, techniques de l’écrivain : relectures et comparaisons

  • Présentation

Guerre et Paix (1863-1869) est la première grande oeuvre de Léon Tolstoï (1828-1910).  Elle est considérée comme une histoire vraie de la guerre patriotique de 1812 contre l’invasion napoléonienne, telle que l’a vécue la génération des parents du romancier (source : Encyclopedia Universalis).

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  • La phrase étudiée ici : 1er tome, chapitre 3 :

« Anna Pavlovna profitait visiblement à la façon d’un bon maître d’hôtel, qui vous recommande, comme un mets choisi et recherché, certain morceau qui, préparé par un autre, n’aurait pas été mangeable : elle avait ainsi servi à ses invités le vicomte d’abord, et l’abbé ensuite, deux bouchées d’une exquise délicatesse. »

– Cette phrase, parmi d’autres, me fascine. Elle me permet, à moi qui découvre Tolstoï quasiment en même temps que vous, d’en apprendre beaucoup sur le style de cet auteur. Cette phrase montre une finesse dans le style, une habileté, une manière peu commune de contourner la difficulté afin de l’utiliser.

– Contourner la difficulté : voilà ce qui me plaît quand moi-même je me mets à écrire. Décrire quelque chose nécessite plusieurs « couches », plusieurs passages de l’écrivain comme un ouvrier du bâtiment passant plusieurs fois son pinceau ou sa truelle sur un mur en construction. Une première fois l’écrivain étale abruptement ce qu’il a à dire sur le papier. Une deuxième fois il élimine tous les mots superficiels. Une troisième fois, il relit le tout en se souciant de la cohérence de l’ensemble, de la finesse et de la correction du style.

  • Les trois lectures de Tolstoï

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En lisant cette phrase, je crois voir Tolstoï emprunter ce cheminement. Je le devine, étalant tout d’abord sur le papier tout ce qu’il veut dire sans se soucier de la tournure de phrase. Le vicomte et l’abbé brillent à cette soirée : tout le monde les entoure, et Anna Pavlovna voit la scène de loin. Il s’est certainement exprimé une première fois par une phrase trop longue, et je le vois, lors de son deuxième passage, scinder la phrase en deux en ajouter les deux points « : ». Puis, lors de la relecture finale, je l’imagine retourner complètement la structure de sa phrase en mettant Anna au premier plan : le narrateur emprunte ses yeux, c’est elle qui observe la scène avec la satisfaction d’un maître d’hôtel, c’est elle qui fait découvrir le vicomte et l’abbé au reste de l’assistance, c’est elle qui a su les « mettre en valeur » comme sur un plateau servi au restaurant.

  • Deux comparaisons pour le prix d’une

La comparaison introduite par la locution « à la façon de » est tout simplement merveilleuse : Auriez-pensé une seule seconde à comparer deux individus à deux morceaux de viande servis à table par la maîtresse de maison ? Non, mais Tolstoï oui. En réalité, on trouve deux comparaisons pour le prix d’une : Anna comparée à un maître d’hôtel se vantant d’avoir bien préparé ses « morceaux », et les morceaux eux-même comparés à des mets de choix alors qu’entre les mains d’un autre ils dévoileraient leur véritable visage complètement « immangeable ». Si l’on retourne la métaphore, en réalité Anna n’est pas un maître d’hôtel, et les deux mets de choix qu’elle sert à l’assemblée ne sont que des morceaux avariés.

– Les deux invités ont beau briller en société, tout le mérite, si l’on en croit la tournure, revient à Anna.

(Ici quelques notes sur Tolstoï comparé à Dostoïevski, Balzac et Stendhal)

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